La Petite Cité Dans La Prairie, nouvel extrait.

Ô revoir Marrakech, et  le quartier de bab Doukala. Après avoir connu la vie de rêve, qui n’a rien à voir avec celle de Tony Montana, je suis de retour en France.

Saint-Ouen, 1978. Nous retournons vivre chez nos parents en France. Je ne souffre pas vraiment d’être séparé de ma grand-mère, mais il en est tout autrement pour mon frère, Hicham, qui la considère comme sa propre mère. Que de hurlements et de pleurs sur le chemin du retour ! Il aurait craché à la figure de ma mère en lui disant que ce n’était pas elle sa mère, mais « Moué 1 »( « Maman » en arabe). Cette anecdote m’a toujours fait pensé qu’Hicham ressemblait beaucoup à mon père au niveau de l’état d’esprit, et qu’il a vécu la même chose que notre père, élevé par une femme qui n’était pas sa mère, mais qui dans son coeoeur, avait beaucoup plus de place… Nous voici donc en France, à Saint-Ouen. Je vais avoir cinq ans. Mes parents m’ont ramené avec eux après les vacances d’été pour que j’entre en maternelle. Je n’ai pas vraiment été encadré au Maroc ; en revanche, j’ai reçu beaucoup d’affection. Le jour de la rentrée en maternelle, rue Bachelet. J’hurle, je m’agrippe aux rampes des escaliers. Ma mère et sa copine Annick, qui est aussi notre nourrice, essayent de me maîtriser. Ne me reste en mémoire que cette crise de nerfs durant laquelle je m’accroche partout.

Nous habitons dans un appartement de quatre pièces, rue d’Estiennes-d’Orves, qui se situe entre la mairie de Saint-Ouen et Garibaldi, en plein centre-ville de Saint-Ouen, loin des quartiers plus populaires comme le vieux Saint-Ouen, Pagel, Les Boute-en-Train ou Garibaldi. Ce n’est pas une cité mais plutôt une résidence privée. Les bâtiments possèdent quatre étages sans ascenseur. Ma famille réside au premier, les familles Fournier au deuxième, Habert au troisième, Boussouira au quatrième. Au rez-de-chaussée, il y a Sophie et ses parents. Ils ont un chien, Bobby, qui aboie souvent, quand il est seul. Quand je sors, l’école est là, tout de suite en bas de chez moi. Je suis assez perturbé par ce changement : entre l’attention permanente qui a bercé mes premières années au Maroc et cette société indifférente dans laquelle je suis un enfant parmi tant d’autres. Ma mère s’occupe beaucoup de nous. Le mercredi, je retrouve Annick, la nourrice,  et sa fille Aline, qui a mon âge. J’aime beaucoup le mercredi, car à midi ma nourrice me prépare de la purée avec de la viande hachée. Cela me fait penser au Maroc. L’affection de ma grand-mère me manque, celle de mes tantes aussi. Et aujourd’hui, je comprends l’importance de sa présence et des sacrifices qu’elle a fait pour ses enfants et petits-enfants.

Saint-Ouen, 1979. Je rentre en primaire. Hiver 1980, le soir après l’école, j’allume la télévision ; c’est interdit mais je le fais quand même. Je regarde Récré A2, un programme pour enfants. Un dessin animé surtout me fascine, Goldorak. L’émission diffuse aussi Albator. Je suis fou de ces dessins animés. Je rêve devant les Astéro-Haches du robot, et le vaisseau d’Albator. Je regarde toujours par la fenêtre, pour voir si papa n’arrive pas…

Même si je suis rêveur, je suis tout de même agité ! C’est l’heure de mes premières conneries, comme cette fois où je simule un mal de ventre, dans le fond de la classe, pour sortir le dernier et prendre au passage l’enveloppe de la cantine. À l’intérieur, quelques centaines de francs avec lesquels j’achète à la boulangerie plein de bonbons, de Kinder et autres friandises. Je suis peut-être un peu plus malin (malhonnête aussi), mais sans doute trop généreux : je distribue tous les bonbons aux enfants de l’école, du coup, un des élèves me dénonce. L’une des institutrices vient me voir et me demande d’où viennent ces friandises. Je lui réponds que je travaille tellement bien à l’école que mon père m’a donné plein d’argent. Pas difficile de comprendre que c’est un mensonge, vu que je suis le dernier de la classe. Mon père ne peut donc pas m’acheter autant de bonbons avec de telles notes, si basses que, pour les voir, « faudrait se faire mal au dos » comme dirait Fabe. Ça finit dans le bureau de la directrice qui me menace d’appeler les flics. Je nie. Elle prend le téléphone, un de ces combinés avec un cadran rond. Elle dit qu’elle va appeler les flics. J’ai peur, je me mets à pleurer. Les mensonges prennent fin rapidement, j’avoue. Mes parents convoqués viennent me chercher le soir, remboursent l’argent. Une fois que nous sommes rentrés à la maison, mon père brandit son ceinturon. Après cette sévère correction, je reste dans mon lit, effrayé dans le noir, espérant que mon père ne reviendra pas me taper. Tout jeune, l’échec scolaire me pend déjà au nez. Je redouble mon CP. Truc de ouf, si mon institutrice de l’époque me voyait, aujourd’hui, elle serait bien surprise !

Le week-end, nous sommes à la maison. Maman, toujours caissière au Prisunic de Saint-Ouen, n’est pas là. C’est papa qui nous garde. Son rituel est le même. Il se lève vers 10 heures. Il regarde ses journaux — Le Week-End, Le Parisien, Paris Turf, Spécial dernière — que je vais chercher chez le marchand de journaux, un homme âgé, très gentil, le front dégarni, portant des lunettes. Sur place, je rêve en regardant les comics, les Strange, Marvel, etc., puis je rentre à la maison. Parfois mon père me demande d’acheter aussi une baguette. Nous prenons le petit-déjeuner en famille : café au lait et pain grillé. Je lis, je   regarde plutôt Le Parisien, car il y a quelques images. Parfois, quand mon père est de bonne humeur, on a droit aux programmes télé : Télé Star, Télé 7 jours. Avec mes frères, on galère tellement qu’on s’amuse à se prendre le programme télé, dès qu’on tourne les pages, on dit : « C’est à moi ! » Le samedi — nous sommes en 1980 — pendant plus de un an, TF1 diffuse une série qui va me marquer : Hulk. Ça passe en fin d’après-midi. C’est l’histoire d’un docteur qui reçoit accidentellement une radiation de rayons gamma. Dès qu’il souffre, il se transforme en une énorme créature verte. Hulk en réalité n’est pas méchant, bien au contraire ; il est juste impressionnant. J’aime beaucoup ce personnage ; j’attends toujours le moment où le docteur Banner va se transformer. Je rêve devant cette série. Fasciné, je m’identifie à ce gentil docteur. Dans mon imaginaire, je suis comme lui. Alors je m’amuse à me transformer, genre je suis le plus fort. À l’école j’ai tout fait : mangé de la colle, le mec qui se prenait pour Hulk quand il s’énervait et bien d’autres conneries. Je suis un peu plus calme à présent. Les autres gamins me prennent pour un fou, je l’étais un peu. Je pense que ce sont les séquelles du bled. A force de jouer dans la poussière, et d’être en mode enfant sauvage, tu es forcèment en décallage.

Rachid Santaki


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