C’est à moi qu’tu parles ?!!

18 octobre 2009

Juin 1995. Jacques Chirac est de nouveau président, et les Guignols le taille avec son histoire de pomme. Kamel d’Alliance Ethnik et Crazy B font danser la France des quartiers avec les morceaux « Respect », « Simple et Funky ». Et je vis toujours à Saint Ouen, avec le seul frère qu’il me reste, Hicham mon autre frangin nous a quitté depuis quatre années.

LA HAINE 1Youpi l’école est finie. Et j’attends les résultats des examens BAC Pro comptabilité. La vérité,  copine et copain lecteurs, c’est que je n’ai jamais ouvert un cahier, alors je n’espère pas que le BAC m’ouvre ses bras. Je n’attends qu’une chose, me barrer à Marrakech, retrouver la famille, les sorties et le soleil. Le week-end, je travaille au Ritz. Et la semaine aussi. Là-bas, j’ai fais connaissance d’un type comme moi, comme toi. Mohamed A. Il deviendra mon ami, on se tape quelques sorties comme Le Fun Raï, des virées sur Paris et on se raconte nos vies. Lui, à Noisy, et moi à Saint Ouen. Notre quotidien se résume à la musique, la famille, les barres de rire (même si on n’est pas marrant) et les cicatrices.

Dans la Renault 18 GTX du daron que je conduis, l’album « Get Up On It » de Keith Sweat tourne en boucle. Et ma meuf de l’époque, Malika, occupe mes pensées, et me fait tomber d’encore plus bas, vu que je suis déjà bien bas, t’inquiètes je peux en parler car j’ai déjà mal au dos. Y a aussi une vérité, l’échec scolaire qui me pend au nez, et  mes rêves d’avancer sont bloqués au péage de la réalité.

la haine 2Alors qu’on est au taff, Mohamed me parle d’un film : La Haine. Hier soir, il est parti le voir au ciné, et m’a raconté que le film l’a scotché. A la fin, un silence de mort. Normal, il me dit que Vinz s’est fait tué, et le public s’est levé puis a applaudi pendnat quelques minutes. Il m’a dit avoir été touché par la tranche de vie,de ces trois gars de té-ci. Malika aussi, m’a raconté le film. Elle a kiffé. La Haine m’intrigue, les jours passent et nous sommes arrivés au Jour J. Les résultats du BAC sont affiché à Louise Michel, un lycée professionnel d’Epinay sur Seine. Pas de BAC pour Mehdi, moi et pas mal d’autres de mes camarades de classe. Mon pote m’a téléphoné pour me l’annoncer, car la vérité, l’école c’est définitivement fini. L’année prochaine je n’irai plus étudier, je rentrerai dans la vie active. Je ferai ce qu’y a : manutentionnaire comme mon père, ou chauffeur livreur.

Quelques semaines plus tard, je pars avec mon frère à Marrakech. Avec Mohamed on devait se retrouver, mais la vie en a fait autrement. Et il disparaitra, emporté par les éboulements de la vallée d’Ourika. Un été où on s’est éclaté,  avec Shaddok, Mounir et les têtes de Stains, mais qui finira par ce triste événement. Quand je suis rentré de ces vacances particulières, j’ai regardé La Haine, en pensant à lui, sa famille. L’histoire est simple, une fresque de trois mecs. Hubert, Vinz, et Saïd. Des mecs comme toi, comme moi, comme nous. Des mecs qui galèrent, qui mythonnent (du verbe mythonner) comme tous les jeunes de notre époque. Vinz me fait marrer avec sa phase devant le miroir, du mec chaud : C’est à moi que tu parles !!! T’as du faire la même, juste après le film, devant ta glace, hein ?

La Haine m’a touché. C’est le premier film sur la galère. Pendant tous le film, les mecs s’ennuient. Un terme familier, l’ennui, la galère. Une chose qu’on a tous vécu, jeune et peut être moins jeune. Pas de tunes, pas de meufs, pas de coupes. Oui, ça t’as aussi parlé quand Said se fait niquer ses cheveux (C’est la première fois que je voyais une coupe victime d’une tournante). On habite dans un quartier, et la seule chose qui nous tient c’est l’ennui. Alors on essai de le tuer. Un peu ce que font nos trois personnages. Y a ces interludes qui raisonnent dans nos têtes. Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… La haine, c’est aussi le premier film hip hop. De la scène culte avec Cut Killer qui scratche en plein milieu de la cité –ASSASSIN DE LA POLICE – A ces gars qui font du break dans le hall de l’immeuble. Et Solo, alors encore membre du groupe Assassin qui se fait recaler en boite, et revient tirer sur les portiers. Un classique des caillera qui se font remballer l’accès en boite, et qui reviennent fumer les videurs. Si t’as fréquenté le Fun Raï, le Niagara et autres genres de boites tu connais…

Au-delà du film en lui-même, son coté hip hop à La Haine, c’est bien sur la bande originale du film, avec Sté, Iam, Ministère Amer. Le plus cramé dans les cités sera celui d’Expression Direkt, les rappeurs du 7.8, avec le fameux titre « dealer pour survivre ». Certains de ceux qui dealent du 7.8, l’adopteront comme hymne, et le feront tourner au bled sur la cote d’Agadir dans leur Golf cabriolet, et leurs sapes avec le fameux croco. C’est avec eux, que ça dégénérera en boite, avec les potos sous défonce. Le 93 VS le 78, au Beach Club cette année là sera aussi un des matchs de l’été.

la haine 4La Haine, j’ai du le regarder une bonne dizaine de fois. Lors de mes insomnies à des heures pas possibles, et je me retrouvais avec les trois personnages principaux à galérer. T’as du kiffer avec la scène du Skinhead, et comment le type s’est chié dessus. Une revanche sur ce sentiment d’impuissance. On s’est forcément reconnu, parce que combien de fois avec mes potes nous sommes rentrés à pieds ? Combien de fois avec les meufs on nous a mis des râteaux parce qu’on était des « énervés » ? Et combien de fois on a écouté un p’ti nous raconter que de la merde ? Y a bien sur la mort dans ce film celle de Abdel Ichaha, et de Vinz, tous deux sont partis suite à une bavure policière. Cela te rappelle surement ce sentiment, une annonce, celle du départ d’un être cher ou que tu connais bien. Et un silence, celui de la peine, de la douleur. La haine, ça t’as parlé, nous a parlé, ça leur a parlé parce que pour une fois il pouvait comprendre les maux des mecs de quartiers, et quelque part le ressentir. Parait que Juppé, alors premier ministre à l’époque a organisé une projection aux membres du ministère de l’intérieur, qui se seraient tournés en signe de protestation sur ce que soulevait le film : Les dérapages de la police. La Haine a remporté des prix, celui du meilleur montage, meilleur producteur, meilleur film.

la haine 5Plus tard, j’ai rencontré les gens du film. Said Taghmaoui, pour le mettre en invité dans 5styles, le mec connaissait mes potes de Wrung. Et la vérité c’est que je me demande comment un mec comme Kassovitz a pu réaliser ce film ? Il avait voulu qu’NTM soit sur la bande son, et avait soumis l’idée à Joeystarr de prendre les bandes  d’un de leur titre chez Epic. La moitié d’NTM l’a remballé, véridique, Didier Morville nous l’a dit. Kassovitz, je l’ai même rencontré dans le cadre de mon travail, pour faire son interview, et il avait cette image d’un type déconnecté. Quoi qu’il en soit, La Haine, restera un classique du cinéma, malgré les critiques, et certaines réalités. Une mention spéciale à Saïd, et Vinz. Et aussi à Hubert qu’on a du coup moins revu, mais qu’on entend toujours – Le plus dur c’est pas la chute mais l’atterrissage – Je finirai par ce que j’ai dis dans mon livre, (ndla La Petite Cité Dans La Prairie) Hubert, – Le plus dur ce n’est pas l’atterrissage, mais le décollage… Parce qu’avant de chuter faut peut être atteindre le sommet.

Quatorze ans après,  La Haine est toujours d’actualité, et il suffit de penser aux événements de Clichy Sous Bois, Villiers-Le-Bel et tous ceux étouffés par les forces de l’ordre. Probable qu’après cet article je serai comme Booba en lecture à la Fnac et chez les R.G.

Une pensée pour Mohamed A et sa famille.

Rachid Santaki

Bande son de l’article :

  • Get Up On It – Keith Sweat
  • Dealer Pour Survivre – Expression Direkt
  • La fièvre – NTM
  • C’est La Même Histoire – Ste Stausz
  • Believe In Love – Teddy Pendergrass
  • Je ne suis pas à plaindre – Akhenaton
  • Tout n’est pas si facile – NTM

Le bled

6 juillet 2009

Chère copine et copain lecteurs, j’en ai gros sur la patate quand je vois tous ces gens qui me parlent de Marrakech, et tu vas rapidement comprendre pourquoi le bled, c’était mieux avant…

jamaa-el-fna« Marrakech »(que des petits plaisantins appellent Arnakech), ce sont des émissions sur M6 avec des riads à 30 000 € (depuis cette émission les riads coutent 300 000 €, merci gros bât*** d’Emmanuel Chain !!), les soirées de P.Diddy avec Jamel Debouzze, les jets setters, Le Pacha discothèque… Mais c’est surtout la ville de mon daron, et ça personne n’en parle ! En dehors de ce coté strass et paillette, à Marrakech, il y avait ce coté stress à perpét’ parce que môme, on n’avait qu’une phobie, ne pas aller en été à Marrakech ! Le bled dans un premier temps, c’était un moyen pour mes parents d’envoyer pendant deux mois en vacances une famille nombreuse, à moindre frais. A l’époque nous n’avions pas la fameuse 504 « Pigeot ». On avait la Renault 18 break GTD, bleu marine avec les vitres électriques. Je sais que ça te fait golri, mais en 1986, c’était l’équivalent du Porsche Cayenne. Le père de mon pote Hicham L. conduisait une Renault 21 break Nevada, le classique des darons et les moins chanceux s’entassaient entre les frigos récupérés, les pneus usagés de tracteurs (aussi récupérés) dans l’utilitaire de leur father (pour ceux qui ne connaisse pas l’anglais et Dora prononcez Fazeur). Quand tu vas au bled, il y a une règle ! Tu n’y vas pas les mains vides. Alors pour débarquer mon père achetait des cadeaux, enfin un cadeau… Du thé, du thé et encore du thé. Non, je mens quand j’écris ça, car mon daron prenait aussi du café, attention pas n’importe lequel celui en promo de chez promo. Le butin se divisait entre membres de la famille. Rien que pour les cinquante kilos de thé et de café tu ne pouvais pas prendre l’avion. Puis vu le prix du billet à cette époque, c’était quasi impossible. Après le plein de super cadeaux, c’était l’heure de prendre la route. Mon père faisait péter les watts avec Kool & The Gang, Chic, The Whispers et Michael Jackson. Et on faisait les choristes sur tout le trajet, je ne rentrerai pas dans les détails… C’est grâce à mon daron que j’ai découvert les albums du king de la pop : Of The Wall, Thriller et Bad. Il enchainait le trajet en 24 h00, avec comme co-pilote ma daronne. L’un des moments fort du trajet, c’est la douane au Maroc. Les douaniers portaient un costume bleu foncé, et toujours une big moustache. D’ailleurs on savait qu’on était au Maroc car on voyait des grosses moustaches partout ! Au poste de douane, les autres familles patientaient chargées avec des baignoires, des chaises ou au pire des étagères en bois. Mon père était généreux avec les douaniers, il oubliait à chaque fois un billet dans le passeport. J’ai compris plus tard pourquoi…

Mon père était un mec marrant. Non, pas vraiment, mais il nous demandait une fois arrivés devant la rue du quartier de descendre de la bagnole pour aller taper à la porte et dire qu’on était venu seul. Il était fier de sa blague, je crois qu’il était le seul (excuses moi papa). Puis c’était les scènes de ouf, mes tantes hurlaient de joie, pleuraient, un peu comme dans « une famille en or » ou « qui veut gagner des millions ». Même notre voisin le menuisier s’y mettait en espérant recevoir un présent. Mon père avait tout prévue, il avait en bonus des rouleaux de d’Essuie tout, c’était moins cher que le thé ou le café… Après les émouvantes retrouvailles, le premier verre de thé à la mente et les récits du trajet, c’était sans doute le moment le plus dangereux pour nous… Enfin pour nos sapes.

Quand tu vas au Maroc, je crois que t’es obligé de pimper ta life, alors tu achètes les trucs à la mode. Le dernier walkman à cinquante balles, et souvent tout ça disparaît. Mon oncle nous tapait nos affaires, il pensait qu’en France on pesait. Mais ce qu’il ne savait pas c’est qu’en prenant mon haut de challenger, il me mettait dans une de ces merdes ! J’avais que ça pour aller au collège. Par contre, j’avais une chance, celle de chausser du 46 à quatorze ans, du coup il ne s’aventurait pas à me prendre mes Adidas. En même temps je comprends, je ne porterai pas des péniches du 46, si je chaussai du 41.

Avec mon daron, et face à la recrudescence du tapage de sapes, on avait monté une brigade. La BRSF, La Brigade de Récupération De Sapes de France. Mais rien à faire, on ne retrouvait pas le haut de mon challenger, il réapparaissait quelques années plus tard, dans un état lamentable ! Notre oncle nous a livré son astuce, il cachait le butin dans la terrasse ou le planquait chez son complice, notre voisin !

Les moments en famille était trop bien, et ma tante m’a appris une devise : « La vie est dure sans confiture ». Toute l’année, elle n’avait pas droit à la marmelade, parce que ma famille était loin d’être blindée. Du coup, pendant qu’on était là, les pots de confiture format familiaux de la marque Aïcha se vidaient à une vitesse. Tu te retournais, le pot s’était fini de moitié, tu te retournais une seconde fois le pot était complètement vide ! Personne ne te l’a dit mais c’est grâce à nous que petit(e) t’as joué à « un deux trois soleil », mais initialement c’était « un deux trois confiture ! ». Ma tante se cachait à la terrasse et tapait dans le pot de confiture à la cuillère à soupe, elle avait deux mois pour faire le plein, car le reste de l’année, le niveau de vie chutait. Et c’était pareil avec les limonades : La Cigogne, Hawaï, Pom’s, Judor etc. Elle nous a bien fait flippé le soir avec ses histoires sur les diables, et Aïcha Comdicha. Et parfois pour nous faire des blagues elle se planquait au premier avec un drap blanc, comme on était des bonshommes on en restait tétanisés.Il y avait ma grand-mère, qui passait ses journées et ses soirées à nous préparer tagine, couscous et les fameuses kafta. Notre oncle qui lui nous amenait sur chella França (l’équivalent d’Hollywood Boulevard), l’avenue sur laquelle tous les complexes hôteliers ont depuis poussés.

Au bled, il y avait les potes et les cousins. Les journées se passaient entre la maison, la place Djemââ Fna, et la piscine municipale. On y entrait pour un dirham, et fallait éviter le vendredi, jour du couscous, car y avait toujours un ouf pour plonger et s’ouvrir l’estomac. Du coup, tu nageais parmi des grains de semoule, et les restes de légumes.

Les vacances terminées, on rentrait et tout le monde nous chambrait car Marrakech n’était pas connu, et surtout il n’y avait pas la plage. Aujourd’hui, ce sont les mêmes qui rêvent d’avoir une résidence là bas.

Je te passerai les histoires de meufs, de keufs corrompus et de trafic de scooters. J’y ai retrouvé certains potes comme Mickael du Moulin Neuf, rencontré Farid d’Athis Mons, et perdu des amis. Aujourd’hui, Marrakech c’est devenu Miami avec les enseignes Mac Do, Marjane, Pizza Hut, et j’en passe. Heureusement il nous reste la Place Jamâa El Fna avec ses jus d’orange coupés si t’es pas de chez nous…Des souvenirs qui confirment que le bled c’était mieux avant…

Rachid Santaki