15 ANS DE HAINE « Jusqu’ici tout va bien »

22 juillet 2012

Que ce soit à propos des cités des 4000 à la Courneuve ou de celles des Luth à Gennevilliers, les politiques et les médias nous montrent bien que la banlieue n’est décidément pas un sujet ordinaire. Épouvantail des services marketing des marques branchées ou de luxe, l’autre côté du périph’ a pourtant permis à certains de se faire un nom. Le film La Haine en est le parfait exemple. À l’occasion de son quinzième anniversaire, un dossier qui risque de faire grincer des dents.

La Haine est inspiré de l’histoire de Makomé M’Bowolé, tué d’une balle dans la tête le 6 avril 1993 par le policier Pascal Compain, lors d’une garde à vue dans le 18e arrondissement de Paris. Des émeutes ont éclaté entre les jeunes et les forces de l’ordre au cœur de la capitale. Au moment des faits, l’hebdomadaire L’Express publiait un papier, « Scènes de haine ordinaire à Paris ». Lors du procès, l’accusé a affirmé ne pas s’expliquer pourquoi il avait tué un jeune homme de 17 ans ; selon lui, c’était un accident. Finalement, la haine, c’est pour de vrai.

La Haine sortait en salle deux ans après cet évènement et traitait de deux sujets sensibles : les bavures policières et la banlieue. Le succès a été au rendez-vous, certains de mes proches sont allés le voir à deux reprises la semaine de sa sortie. C’est dire l’impact de La Haine sur les jeunes habitants des banlieues. Quand on habite à Saint-Denis ou aux Minguettes, la banlieue sur grand écran, avec trois personnages forts et la mise à l’image de l’ennui, forcément, ça nous parle. Saïd Taghmaoui et Vincent Cassel ont été propulsés au rang de stars et ont depuis construit des carrières internationales. Les journalistes, qui vivaient loin des tours de béton (et tous les problèmes qui vont avec), ont crié au génie, interprétant ce film comme un documentaire, comme le long métrage de la banlieue. La France a eu « la haine » pendant plusieurs semaines, et le film a fait un score au box-office de plus deux millions d’entrées. « La banlieue » de Kassovitz est devenue branchée jusque dans les soirées du festival de Cannes, où les invités scandaient des « Ouaih » en réponse à « Vous avez la haine ? ». Mais le succès de La Haine a mis l’équipe de production du film mal à l’aise. Les auteurs des Guignols de L’info avaient réalisé une chambrette : «  Eh Mathieu, tu t’es fait des thunes avec nous. File-moi 100 balles. » Comme le film traite d’une vraie bavure policière, la gêne vis-à-vis de la victime et de sa famille est compréhensible. Dans les médias qui abordaient le sujet, Christophe Rossignon, le producteur du long métrage, déclarait : « On a pas voulu ça ». Le film a aussi eu ses polémiques. Selon une rumeur, Alain Juppé aurait organisé une projection spéciale du film et les officiers présents auraient tourné le dos à l’écran pour ne pas voir le portrait fait des policiers. Autre controverse, Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur en 1995, a déposé plainte contre deux chansons extraites de la B.O. du film, produite par Delabel, Brigitte Femme de Flic et Sacrifice de Poulet,interprétéepar Ministère Amer.

Vendredi 30 avril 2010. Installé dans l’appartement du 18e arrondissement de Rockin Squat, on termine la partie de son portrait concernant son live à l’Olympia. Matthieu Cassel, je l’avais rencontré une première fois pour le spécial Wrung. On avait parlé de La Haine. Le premier film hip-hop selon moi, culte pour son grain, ses acteurs, et la mort d’Abdel Ichaha. On a tous perdu un proche, alors on se souvient de l’annonce de la mort d’Abdel par la journaliste et le silence qui a suivi. D’où vient l’omniprésence dans le film de la culture hip-hop, du mix du deejay Cut Killer Assassin de la police aux breakeurs qui dansent ? En 1995, la culture hip-hop était déjà bien en place. Le réalisateur, Mathieu Kassovitz, était parisien. À l’époque il traînait avec nous, il était autour d’Assassin, il avait filmé notre Olympia de 1993. De toute façon, s’il a fait La Haine, c’est parce qu’Assassin l’avait motivé à se pencher sur ce genre de sujet : les bavures policières.

On était déjà impliqués sur les crimes policiers, comme tu peux le remarquer avec L’État assassine, seul titre de la B.O. qui n’était pas inspiré du film. Il existait déjà, il était extrait de notre album L’Homicide Volontaire. Si Matthieu voulait ce morceau, c’est que dans le fond, c’était déjà le sujet de son film. Matthieu était à fond dans la culture hip-hop à l’époque, c’est normal qu’elle y soit présente. Le réalisateur primé à Cannes était donc autour d’Assassin. Pas difficile d’établir le lien entre Kassovitz et Vincent Cassel dans le rôle de Vinz… J’avais bossé en 1990 sur Fierrot le Pou, le premier court métrage de Kassovitz, tu m’entends à la fin. Mathieu, je l’ai vu arriver aux Halles. Vincent, c’est mon frère, et je l’ai branché avec Mathieu. Saïd Taghmaoui était avec moi depuis le début des années 90, il vendait mes tee-shirts pendant la tournée de 1993. T’as compris le délire ? Et le rôle que tient Hubert Coundé, c’est pas lui qui devait le tenir à la base mais Didier « Fly D » Castello, qui était un Requin Vicieux et le premier deejay d’Assassin. Mais ça ne s’est pas fait. Après, faut demander à l’équipe de réalisation et de casting pourquoi il ne l’ont pas pris.  Son avis sur La Haine : Pour moi, c’est le meilleur film de Matthieu parce que ce n’est pas que le film de Matthieu, c’est l’alchimie de tous ces gens. Je pense que Vincent, par son implication, son talent, sa collaboration et son amitié y a beaucoup contribué. Saïd, par son vrai vécu de banlieue et son implication, a beaucoup inspiré le scénario et les dialogues, a apporté une réalité palpable. C’est ce qui fait de ce film un classique. Et tu sais pourquoi ils l’ont tourné à Chanteloup-les-Vignes ? Je pense qu’ils ont visité pas mal de cités à l’époque. Je n’ai pas été assez proche du tournage pour savoir pourquoi ça a été tourné là-bas.  Un scoop, un vrai, concernant le malaise autour du film sur la banlieue et les bavures policières : Rockin Squat s’est embrouillé avec Kassovitz. La raison : Je me suis embrouillé avec Matthieu parce que je trouvais ça immoral de sortir un film sur les bavures policières et de ne pas donner d’argent en retour aux associations qui pouvaient défendre ces affaires-là, parce que quand tu perds quelqu’un victime d’une bavure policière, y a un jugement derrière, les familles sont plus dans le drame qu’autre chose. Une des conditions à notre participation à la B.O. était qu’une partie des thunes aille à des gens qui sont sur le terrain, et on a obtenu de Delabel, qui éditait la B.O., avec l’accord de Matthieu, qu’une partie des bénéfices soit reversée à la campagne « Justice en banlieue » dans laquelle on étaient impliqués. La Haine, un classique du cinéma français ?  C’est la première fois que chaque môme de banlieue s’est reconnu dans un film de qualité, et pour une fois sans passer pour une tête de con ou un sauvage. Ça a pesé.  Saïd Taghmaoui témoignait à l’antenne de France24 : « Dans La Haine, on a mis notre passion pour la culture hip-hop, la rue, toute cette culture urbaine. C’est un film de jeunes fait par des jeunes. »

L’intelligence de Kassovitz est d’avoir su réunir l’énergie et l’originalité de la culture hip-hop dans un film qui restera un classique et sûrement son seul succès.

Rachid Santaki


C’est à moi qu’tu parles ?!!

18 octobre 2009

Juin 1995. Jacques Chirac est de nouveau président, et les Guignols le taille avec son histoire de pomme. Kamel d’Alliance Ethnik et Crazy B font danser la France des quartiers avec les morceaux « Respect », « Simple et Funky ». Et je vis toujours à Saint Ouen, avec le seul frère qu’il me reste, Hicham mon autre frangin nous a quitté depuis quatre années.

LA HAINE 1Youpi l’école est finie. Et j’attends les résultats des examens BAC Pro comptabilité. La vérité,  copine et copain lecteurs, c’est que je n’ai jamais ouvert un cahier, alors je n’espère pas que le BAC m’ouvre ses bras. Je n’attends qu’une chose, me barrer à Marrakech, retrouver la famille, les sorties et le soleil. Le week-end, je travaille au Ritz. Et la semaine aussi. Là-bas, j’ai fais connaissance d’un type comme moi, comme toi. Mohamed A. Il deviendra mon ami, on se tape quelques sorties comme Le Fun Raï, des virées sur Paris et on se raconte nos vies. Lui, à Noisy, et moi à Saint Ouen. Notre quotidien se résume à la musique, la famille, les barres de rire (même si on n’est pas marrant) et les cicatrices.

Dans la Renault 18 GTX du daron que je conduis, l’album « Get Up On It » de Keith Sweat tourne en boucle. Et ma meuf de l’époque, Malika, occupe mes pensées, et me fait tomber d’encore plus bas, vu que je suis déjà bien bas, t’inquiètes je peux en parler car j’ai déjà mal au dos. Y a aussi une vérité, l’échec scolaire qui me pend au nez, et  mes rêves d’avancer sont bloqués au péage de la réalité.

la haine 2Alors qu’on est au taff, Mohamed me parle d’un film : La Haine. Hier soir, il est parti le voir au ciné, et m’a raconté que le film l’a scotché. A la fin, un silence de mort. Normal, il me dit que Vinz s’est fait tué, et le public s’est levé puis a applaudi pendnat quelques minutes. Il m’a dit avoir été touché par la tranche de vie,de ces trois gars de té-ci. Malika aussi, m’a raconté le film. Elle a kiffé. La Haine m’intrigue, les jours passent et nous sommes arrivés au Jour J. Les résultats du BAC sont affiché à Louise Michel, un lycée professionnel d’Epinay sur Seine. Pas de BAC pour Mehdi, moi et pas mal d’autres de mes camarades de classe. Mon pote m’a téléphoné pour me l’annoncer, car la vérité, l’école c’est définitivement fini. L’année prochaine je n’irai plus étudier, je rentrerai dans la vie active. Je ferai ce qu’y a : manutentionnaire comme mon père, ou chauffeur livreur.

Quelques semaines plus tard, je pars avec mon frère à Marrakech. Avec Mohamed on devait se retrouver, mais la vie en a fait autrement. Et il disparaitra, emporté par les éboulements de la vallée d’Ourika. Un été où on s’est éclaté,  avec Shaddok, Mounir et les têtes de Stains, mais qui finira par ce triste événement. Quand je suis rentré de ces vacances particulières, j’ai regardé La Haine, en pensant à lui, sa famille. L’histoire est simple, une fresque de trois mecs. Hubert, Vinz, et Saïd. Des mecs comme toi, comme moi, comme nous. Des mecs qui galèrent, qui mythonnent (du verbe mythonner) comme tous les jeunes de notre époque. Vinz me fait marrer avec sa phase devant le miroir, du mec chaud : C’est à moi que tu parles !!! T’as du faire la même, juste après le film, devant ta glace, hein ?

La Haine m’a touché. C’est le premier film sur la galère. Pendant tous le film, les mecs s’ennuient. Un terme familier, l’ennui, la galère. Une chose qu’on a tous vécu, jeune et peut être moins jeune. Pas de tunes, pas de meufs, pas de coupes. Oui, ça t’as aussi parlé quand Said se fait niquer ses cheveux (C’est la première fois que je voyais une coupe victime d’une tournante). On habite dans un quartier, et la seule chose qui nous tient c’est l’ennui. Alors on essai de le tuer. Un peu ce que font nos trois personnages. Y a ces interludes qui raisonnent dans nos têtes. Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… La haine, c’est aussi le premier film hip hop. De la scène culte avec Cut Killer qui scratche en plein milieu de la cité –ASSASSIN DE LA POLICE – A ces gars qui font du break dans le hall de l’immeuble. Et Solo, alors encore membre du groupe Assassin qui se fait recaler en boite, et revient tirer sur les portiers. Un classique des caillera qui se font remballer l’accès en boite, et qui reviennent fumer les videurs. Si t’as fréquenté le Fun Raï, le Niagara et autres genres de boites tu connais…

Au-delà du film en lui-même, son coté hip hop à La Haine, c’est bien sur la bande originale du film, avec Sté, Iam, Ministère Amer. Le plus cramé dans les cités sera celui d’Expression Direkt, les rappeurs du 7.8, avec le fameux titre « dealer pour survivre ». Certains de ceux qui dealent du 7.8, l’adopteront comme hymne, et le feront tourner au bled sur la cote d’Agadir dans leur Golf cabriolet, et leurs sapes avec le fameux croco. C’est avec eux, que ça dégénérera en boite, avec les potos sous défonce. Le 93 VS le 78, au Beach Club cette année là sera aussi un des matchs de l’été.

la haine 4La Haine, j’ai du le regarder une bonne dizaine de fois. Lors de mes insomnies à des heures pas possibles, et je me retrouvais avec les trois personnages principaux à galérer. T’as du kiffer avec la scène du Skinhead, et comment le type s’est chié dessus. Une revanche sur ce sentiment d’impuissance. On s’est forcément reconnu, parce que combien de fois avec mes potes nous sommes rentrés à pieds ? Combien de fois avec les meufs on nous a mis des râteaux parce qu’on était des « énervés » ? Et combien de fois on a écouté un p’ti nous raconter que de la merde ? Y a bien sur la mort dans ce film celle de Abdel Ichaha, et de Vinz, tous deux sont partis suite à une bavure policière. Cela te rappelle surement ce sentiment, une annonce, celle du départ d’un être cher ou que tu connais bien. Et un silence, celui de la peine, de la douleur. La haine, ça t’as parlé, nous a parlé, ça leur a parlé parce que pour une fois il pouvait comprendre les maux des mecs de quartiers, et quelque part le ressentir. Parait que Juppé, alors premier ministre à l’époque a organisé une projection aux membres du ministère de l’intérieur, qui se seraient tournés en signe de protestation sur ce que soulevait le film : Les dérapages de la police. La Haine a remporté des prix, celui du meilleur montage, meilleur producteur, meilleur film.

la haine 5Plus tard, j’ai rencontré les gens du film. Said Taghmaoui, pour le mettre en invité dans 5styles, le mec connaissait mes potes de Wrung. Et la vérité c’est que je me demande comment un mec comme Kassovitz a pu réaliser ce film ? Il avait voulu qu’NTM soit sur la bande son, et avait soumis l’idée à Joeystarr de prendre les bandes  d’un de leur titre chez Epic. La moitié d’NTM l’a remballé, véridique, Didier Morville nous l’a dit. Kassovitz, je l’ai même rencontré dans le cadre de mon travail, pour faire son interview, et il avait cette image d’un type déconnecté. Quoi qu’il en soit, La Haine, restera un classique du cinéma, malgré les critiques, et certaines réalités. Une mention spéciale à Saïd, et Vinz. Et aussi à Hubert qu’on a du coup moins revu, mais qu’on entend toujours – Le plus dur c’est pas la chute mais l’atterrissage – Je finirai par ce que j’ai dis dans mon livre, (ndla La Petite Cité Dans La Prairie) Hubert, – Le plus dur ce n’est pas l’atterrissage, mais le décollage… Parce qu’avant de chuter faut peut être atteindre le sommet.

Quatorze ans après,  La Haine est toujours d’actualité, et il suffit de penser aux événements de Clichy Sous Bois, Villiers-Le-Bel et tous ceux étouffés par les forces de l’ordre. Probable qu’après cet article je serai comme Booba en lecture à la Fnac et chez les R.G.

Une pensée pour Mohamed A et sa famille.

Rachid Santaki

Bande son de l’article :

  • Get Up On It – Keith Sweat
  • Dealer Pour Survivre – Expression Direkt
  • La fièvre – NTM
  • C’est La Même Histoire – Ste Stausz
  • Believe In Love – Teddy Pendergrass
  • Je ne suis pas à plaindre – Akhenaton
  • Tout n’est pas si facile – NTM