Qu’est ce qui pourrait sauver l’amour ?

18 décembre 2009

« Dix piges dans tes bras, je rêve dans tes draps, je vis dans tes drames » Booba, Maman dort.

1985. Au cinéma, John Rambo sort ses gros muscles et ses armes pour sauver les portés disparus au Vietnam. Marty Mc Fly cherche à retourner dans le futur et sauver le Doc. Sur les ondes, Daniel Balavoine nous chante que l’amour est en danger et qu’il faut le sauver, son disque se vendra à plus d’un million d’exemplaires et me donnera envie de chialer.

Mars, 1985. Saint Ouen. Je suis revenu de la classe de neige à Saint Véran depuis quelques semaines et mes frères m’ont manqué. La vérité, c’est qu’avec ce séjour j’ai fui les problèmes à la maison qui commencent à peser dans ma vie d’enfant d’onze ans. Mon père a quelques problèmes avec la bouteille et j’ai aussi les miens : d’énormes lunettes et de gros cheveux (cher copain et copine lecteur tu trouveras ci-joint une photo dossier).Dans ma classe, et d’après mes camarades, les plus belles meufs sont une brune aux yeux bleus, et une châtain clair : Carole Lafond et Katell Lepollotec mais je suis fou amoureux de Virginie Lattenzio, une petite meuf toute maigre avec une coupe garçon, et des lunettes. Copine et copain lecteurs, je sais ce que tu penses mais les goûts et les couleurs ça ne se discutent pas ! Mes meilleurs potes sont mes voisins, Bruno Geniller, Samir et David Atlan. A l’école, c’est vraiment la belle vie.

A la maison, depuis mon retour de la classe de neige ma mère écoute une chanson d’un certain Daniel Balavoine. Il s’est fait connaître avec un titre « Le Chanteur » où il raconte les différentes étapes de sa vie d’artiste : ses envies, ses rêves. Il décrit un musicien qui connaît un immense succès mais qui veut mourir malheureux. Il a depuis enchaîné les succès avec « Mon Fils Ma Bataille » et « Je Ne Suis Pas Un Héros ». C’est l’une des stars des années 80 et surtout un type qui semble sincère, et accessible. Ma mère écoute sa musique après les scènes de ménage et les absences mon père. La vérité copine et copain lecteurs, c’est que la musique de Balavoine met du baume au cœur de ma mère, et rien que pour ça le gosse que je suis, kiffe !

Cinq ans plus tôt, le chanteur a marqué les esprits lors du journal télévisé sur Antenne 2. Alors que François Mitterrand est l’invité du journal de midi, et que le président commente l’actualité en répondant aux questions des présentateurs. Daniel Balavoine s’énerve et quitte son siège car il sait qu’il va avoir la parole que quelques secondes. Après avoir quitté sa place, il revient et s’exprime sur la jeunesse, les ouvriers et même les immigrés : « Ce que je voudrais savoir, ce qui m’aurait bien intéressé c’est à qui les travailleurs immigrés payent les loyers qu’ils payent, on a vu tout à l’heure des gens qui disaient : « on payent 700 francs par mois », moi je voudrais savoir qui encaisse de l’argent pour louer des poubelles pareilles c’est ça que je voudrais qu’on me dise, c’est pas savoir comment on peut faire pour changer, je voudrais savoir qui ose tout les mois demander 700 francs à des travailleurs immigrés pour vivre dans des poubelles et dans des taudis, ça c’est ça que je voudrais qu’on m’explique parce que moi je ne le sais pas » François Mitterrand intervient et encourage l’initiative et la personnalité du chanteur. Après ce plateau, la popularité du chanteur et sa musique vont prendre une ampleur grandissante. Des millions de personnes en France aiment le chanteur, ma mère fait partie de son public, du coup moi aussi.

En 1983, alors qu’il participe au Paris Dakar, Daniel Balavoine découvre l’Afrique : la misère, et les enfants qui meurent de faim. Il s’engage et fonde avec ses amis Michel Berger et France Gall l’association « Actions Ecoles » pour combattre la famine et l’éducation. A la maison, ma mère écoute de plus en plus ses chansons. Sauver l’amour est sa préférée, ses paroles me font réfléchir : qu’est ce qui pourrait sauver l’amour. Pas la juge en tout cas, qui prononcera le divorce quelques années plus tard.

En 1985, son album sort et c’est le single qui me marquera. Il chante l’Aziza, un mot qu’on entend au bled et qui signifie chérie, bien aimé. Dans le clip on voit une très belle femme, mate de peau. Alors que le single rentre timidement dans le top 50 de Marc Toesca, il occupera pendant huit semaines le top du classement. Daniel meurt en janvier 1986 dans un accident d’hélicoptère. J’apprend ça à la DASS, ma mère s’est sauvée de la maison, et nous avons été placé par la juge dans un foyer d’accueil à Denfert Rochereau. Personne n’a sauvé l’amour, et plus tard Oxmo Puccino fera un morceau : L’amour est mort, qu’il le sache ça m’a surpris…

P.S : Copine et copain lecteur, si après lecture de cet article tu déprimes et que tu tentes l’irréparable, l’auteur  ainsi que Rémi sans famille et son singe, Princesse Sarah et le grand père d’Heïdi déclinent toute responsabilité…  Merci de ta compréhension.

Rachid Santaki

Bande son :

Sauver l’amour – Daniel Balavoine
L’amour est mort – Oxmo Puccino
Maman Dort – Mokobé feat Booba
We Are The World – Usa For Africa


C’est à moi qu’tu parles ?!!

18 octobre 2009

Juin 1995. Jacques Chirac est de nouveau président, et les Guignols le taille avec son histoire de pomme. Kamel d’Alliance Ethnik et Crazy B font danser la France des quartiers avec les morceaux « Respect », « Simple et Funky ». Et je vis toujours à Saint Ouen, avec le seul frère qu’il me reste, Hicham mon autre frangin nous a quitté depuis quatre années.

LA HAINE 1Youpi l’école est finie. Et j’attends les résultats des examens BAC Pro comptabilité. La vérité,  copine et copain lecteurs, c’est que je n’ai jamais ouvert un cahier, alors je n’espère pas que le BAC m’ouvre ses bras. Je n’attends qu’une chose, me barrer à Marrakech, retrouver la famille, les sorties et le soleil. Le week-end, je travaille au Ritz. Et la semaine aussi. Là-bas, j’ai fais connaissance d’un type comme moi, comme toi. Mohamed A. Il deviendra mon ami, on se tape quelques sorties comme Le Fun Raï, des virées sur Paris et on se raconte nos vies. Lui, à Noisy, et moi à Saint Ouen. Notre quotidien se résume à la musique, la famille, les barres de rire (même si on n’est pas marrant) et les cicatrices.

Dans la Renault 18 GTX du daron que je conduis, l’album « Get Up On It » de Keith Sweat tourne en boucle. Et ma meuf de l’époque, Malika, occupe mes pensées, et me fait tomber d’encore plus bas, vu que je suis déjà bien bas, t’inquiètes je peux en parler car j’ai déjà mal au dos. Y a aussi une vérité, l’échec scolaire qui me pend au nez, et  mes rêves d’avancer sont bloqués au péage de la réalité.

la haine 2Alors qu’on est au taff, Mohamed me parle d’un film : La Haine. Hier soir, il est parti le voir au ciné, et m’a raconté que le film l’a scotché. A la fin, un silence de mort. Normal, il me dit que Vinz s’est fait tué, et le public s’est levé puis a applaudi pendnat quelques minutes. Il m’a dit avoir été touché par la tranche de vie,de ces trois gars de té-ci. Malika aussi, m’a raconté le film. Elle a kiffé. La Haine m’intrigue, les jours passent et nous sommes arrivés au Jour J. Les résultats du BAC sont affiché à Louise Michel, un lycée professionnel d’Epinay sur Seine. Pas de BAC pour Mehdi, moi et pas mal d’autres de mes camarades de classe. Mon pote m’a téléphoné pour me l’annoncer, car la vérité, l’école c’est définitivement fini. L’année prochaine je n’irai plus étudier, je rentrerai dans la vie active. Je ferai ce qu’y a : manutentionnaire comme mon père, ou chauffeur livreur.

Quelques semaines plus tard, je pars avec mon frère à Marrakech. Avec Mohamed on devait se retrouver, mais la vie en a fait autrement. Et il disparaitra, emporté par les éboulements de la vallée d’Ourika. Un été où on s’est éclaté,  avec Shaddok, Mounir et les têtes de Stains, mais qui finira par ce triste événement. Quand je suis rentré de ces vacances particulières, j’ai regardé La Haine, en pensant à lui, sa famille. L’histoire est simple, une fresque de trois mecs. Hubert, Vinz, et Saïd. Des mecs comme toi, comme moi, comme nous. Des mecs qui galèrent, qui mythonnent (du verbe mythonner) comme tous les jeunes de notre époque. Vinz me fait marrer avec sa phase devant le miroir, du mec chaud : C’est à moi que tu parles !!! T’as du faire la même, juste après le film, devant ta glace, hein ?

La Haine m’a touché. C’est le premier film sur la galère. Pendant tous le film, les mecs s’ennuient. Un terme familier, l’ennui, la galère. Une chose qu’on a tous vécu, jeune et peut être moins jeune. Pas de tunes, pas de meufs, pas de coupes. Oui, ça t’as aussi parlé quand Said se fait niquer ses cheveux (C’est la première fois que je voyais une coupe victime d’une tournante). On habite dans un quartier, et la seule chose qui nous tient c’est l’ennui. Alors on essai de le tuer. Un peu ce que font nos trois personnages. Y a ces interludes qui raisonnent dans nos têtes. Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… La haine, c’est aussi le premier film hip hop. De la scène culte avec Cut Killer qui scratche en plein milieu de la cité –ASSASSIN DE LA POLICE – A ces gars qui font du break dans le hall de l’immeuble. Et Solo, alors encore membre du groupe Assassin qui se fait recaler en boite, et revient tirer sur les portiers. Un classique des caillera qui se font remballer l’accès en boite, et qui reviennent fumer les videurs. Si t’as fréquenté le Fun Raï, le Niagara et autres genres de boites tu connais…

Au-delà du film en lui-même, son coté hip hop à La Haine, c’est bien sur la bande originale du film, avec Sté, Iam, Ministère Amer. Le plus cramé dans les cités sera celui d’Expression Direkt, les rappeurs du 7.8, avec le fameux titre « dealer pour survivre ». Certains de ceux qui dealent du 7.8, l’adopteront comme hymne, et le feront tourner au bled sur la cote d’Agadir dans leur Golf cabriolet, et leurs sapes avec le fameux croco. C’est avec eux, que ça dégénérera en boite, avec les potos sous défonce. Le 93 VS le 78, au Beach Club cette année là sera aussi un des matchs de l’été.

la haine 4La Haine, j’ai du le regarder une bonne dizaine de fois. Lors de mes insomnies à des heures pas possibles, et je me retrouvais avec les trois personnages principaux à galérer. T’as du kiffer avec la scène du Skinhead, et comment le type s’est chié dessus. Une revanche sur ce sentiment d’impuissance. On s’est forcément reconnu, parce que combien de fois avec mes potes nous sommes rentrés à pieds ? Combien de fois avec les meufs on nous a mis des râteaux parce qu’on était des « énervés » ? Et combien de fois on a écouté un p’ti nous raconter que de la merde ? Y a bien sur la mort dans ce film celle de Abdel Ichaha, et de Vinz, tous deux sont partis suite à une bavure policière. Cela te rappelle surement ce sentiment, une annonce, celle du départ d’un être cher ou que tu connais bien. Et un silence, celui de la peine, de la douleur. La haine, ça t’as parlé, nous a parlé, ça leur a parlé parce que pour une fois il pouvait comprendre les maux des mecs de quartiers, et quelque part le ressentir. Parait que Juppé, alors premier ministre à l’époque a organisé une projection aux membres du ministère de l’intérieur, qui se seraient tournés en signe de protestation sur ce que soulevait le film : Les dérapages de la police. La Haine a remporté des prix, celui du meilleur montage, meilleur producteur, meilleur film.

la haine 5Plus tard, j’ai rencontré les gens du film. Said Taghmaoui, pour le mettre en invité dans 5styles, le mec connaissait mes potes de Wrung. Et la vérité c’est que je me demande comment un mec comme Kassovitz a pu réaliser ce film ? Il avait voulu qu’NTM soit sur la bande son, et avait soumis l’idée à Joeystarr de prendre les bandes  d’un de leur titre chez Epic. La moitié d’NTM l’a remballé, véridique, Didier Morville nous l’a dit. Kassovitz, je l’ai même rencontré dans le cadre de mon travail, pour faire son interview, et il avait cette image d’un type déconnecté. Quoi qu’il en soit, La Haine, restera un classique du cinéma, malgré les critiques, et certaines réalités. Une mention spéciale à Saïd, et Vinz. Et aussi à Hubert qu’on a du coup moins revu, mais qu’on entend toujours – Le plus dur c’est pas la chute mais l’atterrissage – Je finirai par ce que j’ai dis dans mon livre, (ndla La Petite Cité Dans La Prairie) Hubert, – Le plus dur ce n’est pas l’atterrissage, mais le décollage… Parce qu’avant de chuter faut peut être atteindre le sommet.

Quatorze ans après,  La Haine est toujours d’actualité, et il suffit de penser aux événements de Clichy Sous Bois, Villiers-Le-Bel et tous ceux étouffés par les forces de l’ordre. Probable qu’après cet article je serai comme Booba en lecture à la Fnac et chez les R.G.

Une pensée pour Mohamed A et sa famille.

Rachid Santaki

Bande son de l’article :

  • Get Up On It – Keith Sweat
  • Dealer Pour Survivre – Expression Direkt
  • La fièvre – NTM
  • C’est La Même Histoire – Ste Stausz
  • Believe In Love – Teddy Pendergrass
  • Je ne suis pas à plaindre – Akhenaton
  • Tout n’est pas si facile – NTM